Contrairement à un ordinateur que l'on éteint ou à un bureau que l'on quitte, l’attention ne s'arrête pas à la fin de la journée.
Aujourd’hui, l’attention est aujourd’hui plus sollicitée que jamais, et, ce qui mobilise notre attention au travail influence notre vie personnelle, et inversement.
Nous continuons à penser la vie en deux compartiments avec d’un côté, la sphère professionnelle et de l’autre, la sphère personnelle. Cette séparation est essentielle pour protéger la vie privée, mais elle ne correspond pas entièrement à la réalité de notre fonctionnement attentionnel. La fatigue, les préoccupations et les sollicitations accumulées dans une sphère nous accompagnent souvent dans l’autre. En effet, une charge de travail excessive, un conflit ou une tâche laissée inachevée peuvent continuer à nous occuper mentalement après la fin de la journée. Et les outils numériques amplifient considérablement le phénomène en floutant les frontières : le travail est rendu accessible depuis le domicile et, inversement, introduisent les sollicitations personnelles au cœur de la journée professionnelle.
Les sollicitations permanentes et constantes s’inscrivent dans un contexte sociétal marqué par la nouveauté permanente, le passage rapide d’un contenu à un autre et la possibilité de combler instantanément le moindre moment de vide. À force d’être happé régulièrement, notre attention peut devenir moins disponible pour les tâches demandant une concentration prolongée. Lire un rapport de vingt pages, participer pleinement à une réunion exigeante ou mener une conversation sans consulter son téléphone demande alors un effort croissant.
Les effets de cet usage presque permanent des outils ont des impacts à double sens car une journée rythmée par les urgences, les interruptions et la multiplication des outils peut également réduire notre capacité à être pleinement présents le soir. Pendant un dîner, une pensée revient vers un message resté sans réponse. Plus tard, devant un film, la messagerie professionnelle reste ouverte « au cas où ». Et à l’inverse, une soirée passée à faire défiler des contenus sur les réseaux sociaux ou à regarder des vidéos courtes peut retarder le sommeil et diminuer la disponibilité mentale du lendemain.
Après une longue journée de travail, nous cherchons souvent à « décompresser » en passant des sollicitations professionnelles à d’autres sollicitations, plus agréables en apparence, mais tout aussi continues. Or, une soirée numérique peut créer une boucle de fatigue attentionnelle, souvent difficile à percevoir, qui va empêcher ou limiter la récupération mentale. La fatigue créée peut ainsi fragmenter l’attention au travail le lendemain, rendant alors les individus plus vulnérables aux multiples sollicitations et à l’urgence. Le débordement des sphères professionnelle/personnelle ne réside donc pas uniquement dans les outils eux-mêmes, mais dans la manière dont nous les utilisons, dans les attentes qui les entourent et dans la place qu’ils occupent tout au long de la journée.
Sortir de la culture de l’urgence
Les employeurs et, plus largement, toutes les organisations ont une responsabilité particulière dans cette dynamique. Une entreprise, une administration ou une association pourraient consacrer une semaine à la qualité de vie et des conditions de travail (QVCT), proposer des ateliers de gestion du stress, rappeler le droit à la déconnexion ou aménager des espaces de repos. Mais ces dispositifs ont peu d’effet si, dans le même temps, tout doit être traité immédiatement. Lorsque chaque message est présenté comme urgent, que les réunions saturent les agendas, que les canaux de communication se multiplient et que la réactivité est confondue avec l’engagement, l’attention devient une ressource consommée sans limites. Dans une telle culture, chacun finit par répondre à ce qui vient d’arriver ou à ce qui semble le plus pressant, plutôt que de choisir ce qui mérite réellement une attention particulière.
Agir suppose donc d’aller au-delà de ces mesures « de surface », par exemple en distinguant clairement l’urgent de l’important, en réduisant le nombre de canaux utilisés, en fixant des délais de réponse réalistes, en protégeant des plages de concentration et en limitant les réunions sans objectif précis.
Une responsabilité individuelle, sans intrusion dans la vie privée
Les organisations ne peuvent cependant pas tout résoudre. Aucune politique de qualité de vie au travail ne peut compenser durablement des nuits trop courtes ou une exposition numérique permanente. Et en parallèle, une organisation n’a pas à surveiller le temps d’écran personnel de ses collaborateurs, à commenter leurs loisirs, à prescrire une hygiène de vie ou à décider de ce que chacun fait à 23 heures dans son lit. La vie personnelle doit rester personnelle.
Néanmoins, chacun, à l’échelle individuelle, peut s’imposer une discipline des usages numériques en repérant ce qui repose réellement l’attention et à l’inverse ce qui ne fait que prolonger les sollicitations. Créer une transition entre la journée de travail et la soirée, désactiver certaines notifications, refermer la messagerie professionnelle, préserver des moments sans écran ou accepter de ne pas combler immédiatement chaque temps vide peuvent contribuer à retrouver une plus grande maîtrise de son attention.
Rendre l’attention durable suppose d’agir sur l’ensemble de son environnement et cela passe par des conditions de travail favorables à la concentration, de véritables temps de récupération et des usages personnels qui ne réactivent pas continuellement les sollicitations.
La frontière entre vie professionnelle et vie personnelle doit rester claire mais sur le plan attentionnel, elle n’est jamais totalement étanche. Reconnaître cette continuité permet de mieux protéger notre attention.
Par Camille DUCROS.
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Image d’illustration : @storyset
